Odile Boetti Chronique littéraire sur "La Mère partie"

Cet article a été publié le par Ludivine AURE.

Chronique littéraire Odile Boetti sur le livre "La Mère partie" par Batistin



Je viens de refermer la dernière page de ce livre qui se dévore en quelques heures et je suis perplexe.
Perplexe, et perturbée.
Je viens en même temps de replier un pan de vie qui m'est complètement inconnu,
moi la petite "bourgeoise" choyée par ses parents pourtant modestes -simples instituteurs de la vieille école-
aidée pour les devoirs scolaires, assistée financièrement pour ses débuts dans la vie,
secondée moralement lors de ses défaillances physiques et psychologiques...
Ma première pensée au bout de quelques pages a été : quelle force dans cette écriture !
Et la deuxième en fin de lecture : qu'est-ce que c'est puissant !
Je crois que ces deux traits-là, qui ont fusé spontanément sans réflexion aucune, peuvent résumer les deux aspects du bouquin :
le style, la façon d'asséner ces images, toujours fortes, et le fond, comme on disait pour les commentaires de texte
("le fond et la forme" pérorait mon prof de français), la vie devrais-je dire plutôt.

Devant l'évocation de l'alcool, la drogue, les mauvais coups (à tous les sens du terme),
bizarrement aucun jugement ne vient à la surface, aucune mauvaise pensée du genre "il l'a bien cherché" ou
"il n'a qu'à s'en prendre qu'à lui-même !", remarque que l'on entend bien souvent quand
le spectateur de la vie des autres n'a pas le temps ni l'envie de chercher plus loin ou plus profond.
Il ne viendrait à personne l'idée de critiquer Baudelaire qui se noyait dans la liqueur verte de l'absinthe
ou Van Gogh qui piquait des crises de folie jusqu'à se mutiler lui-même.
On ne critique pas les génies, ou les héros nés de leurs œuvres, ce qui revient souvent au même
tant les auteurs s'impliquent, se reflètent dans leurs personnages soi-disant "de fiction";
on les comprend, les excuse et surtout on les plaint. Et pas seulement parce qu'ils nous ont laissé
des œuvres impérissables, mais d'une part parce que c'est un peu à leur folie et leurs souffrances qu'on les doit,
et d'autre part parce que grâce à elles on perce leur carapace, on s'identifie à eux et donc on les absout.

Je ne veux surtout pas jouer au "commentaire de texte" de mes 16 ans, mais je ne peux parler de cet ouvrage
sans en décrypter un peu l'écriture.
Je suis frappée par le fait que quelqu'un qui n'a pas "appris" à écrire (je parle de technique, d'études littéraires)
ait un tel sens de l'écriture. Comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, Batistin fait du style sans le vouloir.
Il met sa plume au service des images qu'il a dans le cœur et ne se rend pas compte qu'elles dessinent toutes seules
les mots qui vont les traduire. Oui, on peut dire qu'il écrit avec son ventre et son cœur plutôt qu'avec son cerveau.
Le processus est inverse de celui qui réfléchit longuement et pèse ses mots pour traduire ses émotions profondes.
Et ce qui est étonnant c'est que le dessin obtenu est limpide, explicite, percutant...
Peut-être parce que l'auteur est aussi peintre !
Le fil invisible qui va du ventre à la main, de la main au graphisme quel qu'il soit,
dessin, lettre ou hiéroglyphe, est sûrement le même.

On peut parler de "phrases choc" ou de "mots choc" dans ce livre, dans le sens ou certains termes
ou expressions donnent carrément un gnon, l'image saute aux yeux tel un coup de poing dans la figure,
sans aucun détour : mots inventés, ("Bourgeoisif" : j'adore ! un mot fabriqué maison comme ceux de Frédéric Dard),
phrases elliptiques, en l'occurrence souvent sans verbe, ce qui claque bien; ou simplement étonnantes :
"le soleil marquait midi, n'ayant pas pris comme aujourd'hui, deux heures de retard sur nous";
"ma mère crut à un coup de chaud, ce n'était que la gifle de l'immense, de l'éternel, de l'infini";
"Petit à petit, refusant d'écrire par dessus les lignes déjà tracées du grand livre de la vie, je griffonnais dans les marges".
(Emettons une petite réserve pour le poncif élimé : "le grand livre de ma vie" mais c'est un détail.)

Des phrases fortes mais aussi des tournures poétiques.
Je connais la poésie de Batistin, j'ai vu ses toiles, j'ai lu ses poèmes, ses peintures sont aussi des métaphores :
le premier jour où j'ai vu un tableau représentant des montagnes j'y ai vu le déferlement de l'océan
(j'ai appris après qu'il avait été marin); dans sa poésie j'ai vu la violence, la haine et surtout l'amour,
sans oublier l'amitié, omniprésente.
La poésie je la retrouve ici dans un livre où, à première vue, elle n'a normalement pas sa place.
Pourtant oui, ce livre est poétique.
D'ailleurs certains passages de ce dur récit contrastent par leur douceur : la description du fantôme du rémouleur
ou des arbres de l'avenue,
"arbres étranges aux feuilles d'un blanc gris étincelant qui bruissent sous le vent...
on croirait entendre mille voix, éraillées et insistantes, crieuses de marché, commères et grosses voix de maquignons
"
Certains chapitres se terminent même par une courte poésie :
"L'horizon sur l'océan,
derrière le port
attend la plaisance.
L'air est si pur qu'il s'arrondit
"

"Le soleil s'enfuit au loin,
sur l'océan qui vit sans fin au pied de la colline,
je suis heureux
enfin.
"

L'autre point intéressant de cette prose âpre, c'est qu'elle est fleurie de métaphores.
Des séquences de vie passées par le filtre de l'objet ou du décor palpable, j'ai toujours aimé ça.
"Les soldats de la nuit" (les voyous). Celles de la marine, évidemment :"En avant, moussaillon, à l'abordage !"
ou "Ma vie est un bateau, j'en suis le matelot, j'ai perdu le capitaine".
La métaphore de la motocyclette
("qui ne m'aime qu'à coup d'essence avalée goulûment par le trou béant du réservoir
qu'elle m'offre entre les cuisses
") :
"cette fierté de la mission accomplie, tout cela n'aurait qu'un but : remplir mon réservoir avide,
pour le plaisir de le vider et de recommencer
". ou "Il a coupé le contact".
Il y aurait bien des choses à dire sur ce simple paragraphe : noter l'emploi de "avide", tellement plus fort que "vide";
par exemple la petite métaphore sexuelle -trou béant entre les cuisses- à l'intérieur de la grande, bref,
ce livre mériterait d'être décrypté dans les écoles, on ne peut y dénombrer les pépites en si peu de mots.

La métaphore la plus employée est celle de la chasse,
qui est récurrente tout au long du livre, rien d'étonnant à cela :
"Je ne trouve plus rien dans mes collets", "braconnier", garde", "chef de meute", tanière", "chasse", troupeaux" etc.
On trouve aussi "balades assassines", "héroïques voyages" (drogues), "amies assassines" (la solitude et l'addiction)
J'adore la comparaison de son amie avec une "poupée de porcelaine".
"Elle a la figure cassée". Figurine de porcelaine brisée". "un œil exorbité, le seul qui lui reste m'offre son plus beau visage".
Puis, plus loin : "Le nouveau mari, restaurateur de porcelaine", quelle jolie image !
Sans oublier les descriptifs percutants :
"le clochard magnifique et contemporain qui me menace, artiste de rue, de s'offrir sous mes yeux en spectacle.
Contre une petite pièce, cela va de soi, à votre bon cœur, au haut le cœur mes seigneurs
".
Beaucoup à dire sur cette phrase, cette page aussi, elle me fait penser à Baudelaire (toujours lui)
qui fait de la poésie avec la description d'une charogne.
Un réalisme excessif sur certaines scènes qui provoquent effectivement des "hauts le cœur" (encore une pépite !)
En voici une autre :"le ruisseau rigole de ses dents grises"...

J'ai découvert non seulement un style mais quelque chose que je ne pensais pas trouver
dans cette peinture sombre et impitoyable d'un univers glauque : des pointes d'humour...
De l'humour noir, souvent, mais qui aide à sourire, d'un sourire triste et fatigué mais qui relève un coin d'espoir.
"Poliment j'ai vidé la caisse"; ou : "j'ai décidé de me réfugier dans ma cuisine où le cul des casseroles aime ma musique";
et je vous recommande l'histoire de la boîte de sardines à un euro qui m'a fait franchement sourire...
Sans compter le mélange huile-lait avalé par l'auteur qui "décident tous deux de s'aimer.
Et viennent se lover, pour y accomplir leurs ébats aigres-doux, au fond de mon estomac
"
Et pourquoi pas, tel La Fontaine, asséner de temps en temps quelque sentence bien sentie :
"Il vaut mieux morts que disgracieux"
"Je me livre sans retenue à mon amour propre, il est content de moi".
"Repousser chaque attente, de plus en plus violente, des soldats du (Jimminy) criquet, rallonge le nez de Pinocchio"

(étonnant, non ? dirait Pierre Desproges.)
"Le chasseur jamais, n'hésite à franchir un gué boueux". On dirait Lao Tseu.

Bon, tout cela pour dire que l'écriture à la fois virile et poétique de Batistin reflète bien l'ambiguïté du personnage,
la duplicité de ses "deux cœurs" comme il dit lui même, les 2 facettes de sa vie,
("Ma vie se divise en zones d'ombres et de lumières") son double désir de vivre et de mourir,
sa double envie de haine et d'amour, sa douceur et sa violence,
bref, comment ne pas voir double en lisant ce bouquin !
Il parle d'une "incessante dichotomie", je suis entièrement d'accord.
Je dirais plutôt "antinomie" car "duplicité" n'est pas juste, la duplicité induit une malhonnêteté qu'il est loin de nourrir
en lui (lui qui porte l'honneur si haut qu'il a du mal à redescendre),
topons-là pour dualité, c'est ce qui lui va le mieux au teint.

D'autres mots-clefs pour définir ce livre, il en pleut comme des confettis un jour de carnaval,
tellement de thèmes importants, existentiels, comme dirait Sartre, sont abordés.
Il est question du temps qui passe, de l'envie de mourir, d'autodestruction, d'amour, d'amitié,
d'honneur, de haine, de colère, de liberté, d'addictions diverses et encore d'amour, d'amitié et d'honneur.
Il faudrait toute une vie pour réfléchir, disserter et philosopher sur tous ces thèmes à la fois.
Ils sont pourtant réunis ici de façon si juste et si poignante !
Réconciliés. Complexes et simples comme cette vie qui nous est livrée à la fois avec pudeur et exhibitionnisme.
Toujours cette fichue dualité.
Des scènes atroces comme celle d'un clochard défoncé dans un ruisseau infâme
ou celle d'une piquouze dans des chiottes sordides voisinent avec des "ciels bleus et des nuits étoilées"
ou des rêves d'enfants ("trahis par les vendeurs de rêve").

Foutue double cœur ! Double cervelle ! Double vie ! Double jeu ! Voilà un mot-clef oublié : le jeu.
Il a pourtant une place importante dans le livre; avec l'enfance, le rêve, le manque d'amour ...
Un jeu souvent suicidaire, même s'il se déguise sous forme de défi.
La vitesse excessive, l'équilibre périlleux, la "chasse", autant d'"amusements" qui s'apparentent à la roulette russe
et placent la vie du héros sur le fil.
("Mon corps tout entier ne tient qu'à un fil, le fil de ma raison qui vacille [...] je suis déjà mort").
Il faut savoir que, dans les statistiques, le nombre de suicides ne prend pas en compte ces suicides "cachés"
que l'on comptabilise en tant qu' accidents.
Si c'était le cas, le nombre de suicides des jeunes serait en 1ère position et pas en deuxième
après les accidents de la route. Cela dit, même ce jeu de la vie et de la mort est pipé,
le personnage principal ne veut pas vraiment mourir, non, car il meurt... de trouille !

Il ne veut pas la mort mais l'oubli, l'ailleurs.
Les autres thèmes sont tout aussi poignants.
Le temps qui passe, ("Tout à l'heure, il y a deux mille ans"), est représenté -croit-on- de façon un peu basique
par le sable qui coule entre les doigts,
("je ne suis qu'un grain de sable à l'horloge du temps")
or, cette métaphore est tellement bien revisitée façon Batistin que je n'arrive pas à en extraire une particule
meilleure que l'autre... ("Avec dans mes souliers des grains d'éternité",
"grain après grain, délaçant mes chaussures, je construis mon désert sur le parquet de bois".
Ce thème de la fuite du temps, il l'associe à la solitude, à l'angoisse de marcher à reculons dans sa vie,
alors que le temps, lui, avance... Mais pas seulement; il l'assimile aussi à l'infime,
à la sensation de n'être qu'une poussière dans l'univers.
C'est là où il rejoint les grands philosophes de ce monde, Pascal et sa notion d'infini, Brel et sa notion
du couperet qui va tomber, du coucou qui prévient haut et fort.
Je vous entends vous étonner, cher lecteur : Brel accolé à Pascal ? Oui, et pourquoi pas ?
Des 2 c'est Brel qui me fait vibrer le plus.
("C'est l'horloge au salon, qui dit oui, qui dit non et puis qui nous attend").
Le tic tac de sa pendule me broie la gorge.
Celui de Batistin aussi. "Le temps, l'horloge qui nous poursuit attendant l'instant pour faire jaillir la faux en coucou".

Il y aurait tant à dire sur ce livre mais l'heure tourne, les feuilles blanches se noircissent...Toujours ce fichu temps qui passe !
Mais je ne peux pas ne pas aborder le grand, l'immense thème de l'amour.
Il est le nœud de tout ce "tumulte" (Batistin dixit, dans la conversation cette fois).
Le désamour tue et foudroie une vie, (l'amour aussi mais à plus court terme, rions un peu !)
même s'il est plus ressenti que réel...
Entre ces pages je n'entends pas vraiment de manque d'amour, je vois surtout de l'amour déçu. Je vois du manque de
compréhension mutuelle, du manque de marques d'affection, du manque d'intérêt...
C'est la même chose me direz-vous ? Non, l'amour déçu est une petite mort, qui tue aussi à petit feu celui qui l'a dans le cœur.
Non, je ne peux pas croire que le cri d'une mère terrorisée pour son fils ou les larmes d'un père
qui a eu peur de perdre sa progéniture (c'est lui qui le dit) n'aient été que chimères.
Je vous dis que l'amour existe, un peu.
Et s'il n'est pas suffisant, et bien l'amitié prend sa place.
S'il est un sentiment mille fois évoqué dans le livre c'est bien celui de la fraternité vraie, solide, virile, indéfectible.
Celle des "Copains d'abord" de Brassens.
"Quand l'un d'entre eux manquait à bord
C'est qu'il était mort
Oui, mais jamais, au grand jamais
Son trou dans l'eau n'se refermait
Cent ans après, coquin de sort
Il manquait encore"

Mais l'amour toujours liée à la haine :
"...la haine qui me tient. Toujours prête à bondir à chaque ami parti, il faut qu'elle surgisse et morde";
"Depuis l'enfance la haine me ronge et me tient debout
".
Et l'ami intime, inséparable de l'amitié : l'honneur.
Ce sens de l'honneur qui pousse un voyou à trahir pour son pote, à tuer pour son pote, à mourir pour son pote.
"la parole donnée et conservée à tout prix, quel qu'en soit le prix à payer, l'engagement total et sans faille,
ni renoncement à l'esprit d'équipe auraient toutefois fini par faire de moi un beau mort
"

Je ne peux pas non plus tirer un trait sur la recherche de la liberté, qui est finalement le fil rouge de ce livre..
Acquise par tous les moyens, même les plus infâmes, souvent en forme de prison, la liberté "grâce" aux pilules d'évasion,
ou à toutes sortes d'exactions, c'est un débat aussi vieux que le monde.
Chacun cherche -et trouve- son rêve où il peut. Tout ce que je peux dire c'est que le héros l'a dénichée,
il me semble, là où il ne l'avait pas cherchée.
"Assis maintenant sur la colline sèche et inaccueillante (encore un mot inventé) où je me suis réfugié,
loin des hommes aux verts pâturages, je vis enfin, libre
".
Je ne voudrais pas m'avancer, mais il me semble que le symbole de la montagne inhospitalière,
refuge mythique de tous les ermites du monde, s'est nettement matérialisée aujourd'hui.
Quand je lis : "bonheur solide et profond qui s'accommode sans fin des ciels bleus et des nuits étoilées" ,
je me dis qu'il n'est pas si loin !

Immoral ce livre ? A ne pas mettre entre toutes les mains ?
Au contraire, je suis intimement persuadée qu'il faut le faire lire aux élèves des lycées
pour qu'ils réfléchissent sur tous les paradis artificiels mis à leur disposition,
y compris les nouvelles technologies
("Les enfants, eux, rêvent toujours d'aventure. Assis sur le canapé, jouant à crédit sur des consoles trop chères,
ils rêvent de se séparer de la gravité
")
et pour mesurer jusqu'où l'envie de liberté peut enfermer les hommes.

Je ne me permettrais pas de dire que mon analyse est toujours juste, je ne connais pas l'histoire,
la vraie, c'est simplement mon ressenti devant ce récit poignant.
"On ne voit bien qu'avec le cœur" disait St Exupéry et j'espère que mon cœur n'a pas failli.
Il a perçu une grande souffrance dans une cuirasse de "dur", une âme d'enfant dans un corps de voyou,
une douceur cachée dans un habit de colère et de haine.
On peut ajouter à cela beaucoup de volonté pour s'extirper de cette gangue mortifère, comme un papillon qui s'extrait de sa chrysalide.
Pour moi, qui fonctionne à l'émotion, ce livre ne pouvait que me tordre les tripes.
Si c'était le but il est réussi ! Mon seul regret est de ne pas pouvoir en dire plus, car ce texte, d'une grande richesse, le mériterait.
A travers une écriture spontanée, franche, forte et violente,
le message passe à sang pour sang.
Pour que l'intérieur passe si bien à l'extérieur il faut que la plume (ou le pinceau) soit vraiment habile.
Bon sang quel talent !

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