DES VOIX EN CREUX - Texte par Batistin

Cet article a été publié le par Eric Caminade Batistin.

Catégorie : Textes


C'était le jour de marché au village d'à côté.
Une sorte de fête pour moi, vu que là où je vis, le mercredi, tout est fermé !
Me voici donc, après avoir acheté le pain, en train de boire un café au bar,
dont la terrasse est située au beau milieu des stands des marchands ambulants.

Je suis assis entre une table de quatre femmes, à ma gauche,
un couple à droite, et un vieux monsieur seul, devant.
Face à nous les parasols de marché alignés derrière la barrière symbolique délimitant la terrasse.
Une place de choix pour observer mes concitoyens, et entendre (sans écouter !) les conversations.
Une joie saine, je vous assure !
Celle de partager la vie, le monde, la terre où l'on vit, les joies et les peines souvent communes.
Histoire de savourer, quelques minutes, le doux refuge de la confrérie, celle des êtres humains.

Mais, ... je me suis réveillé !
Le doux rêve que je polissais avec envie le long des 15 kilomètres qui me séparaient du marché
a pris fin d'un coup !

Les quatre femmes, chacune d'un attrait différent,
dirent du mal d'une cinquième absente et fort laide cela va de soi;
puis, échangeant entre elles par de longs monologues déclamés en même temps,
ce qui eu pour effet qu'aucune conversation lancée ne trouvait d'écho,
finirent par tellement hausser le ton qu'on pu les croire en train de se disputer.

Le couple ne se parlait pas, chacun plongé dans une conversation par sms sur son téléphone;
à moins que ce ne soit évidemment leur façon de s'adresser la parole entre eux,
l'un des deux étant peut-être sourd et muet et l'autre ne connaissant pas le langage inventé par l'abbé de l'Epée !

Le vieux monsieur seul, fatigué de l'être sûrement, se mit tout à coup à faire des ronds de jambe
à la jeune serveuse maquillée comme fiancée attendant le prince charmant,
qui finit par le rabrouer sans précaution et à haute et intelligible voix.
Le vieux est devenu plus vieux d'un coup, puis s'est comme éteint, les yeux dans le vague, vague à l'âme.

Il ne me restait plus qu'espérer être sauvé, et retrouver ma joie, de l'autre coté de la barrière de la terrasse,
porter mon attention aux parasols de marché, aux marchands, à leurs clients...

Là un marchand de melons amical et malin certainement,
complimentait un peu trop une belle et avenante cliente.
Il lui offrit à déguster une belle tranche, de melon évidemment.
Ainsi qu'au mari tenant dans ses bras un tout petit enfant.
L'enfant se saisit de la tranche, laissant en face face, surpris, et son père et sa mère.
Ce qui eu pour effet que le paternel, énervé peut-être des compliments appuyés du marchand
sur la beauté de sa femme, se mit à crier à tue-tête sur son gosse,
lui intimant l'ordre de payer au moins d'un remerciement.
Ils n'achetèrent pas de melon.
Mais, le vieux, à côté de moi, qui lui aussi avait assisté à la scène, retrouva,
je ne sais pourquoi, le sourire, la joie de vivre même !

Plus loin, une femme qui semblait avoir perdu le sens de l'orientation,
marchait de droite, de gauche, à grand pas, en parlant toute seule.
Elle leva les bras au ciel tout à coup et sembla apaisée quand une très vielle femme,
sa mère peut-être, arriva enfin, marchant avec peine, tirée par un chien aveugle tenu en laisse.
Le chien se cognait sans cesse, et finit par s’emmêler avec sa patronne autour d'un parasol.
Le couple, qui juste avant ne songeait que par la pensée obnubilée par le téléphone,
releva la tête et afficha un sourire amusé.
Pour replonger, sans autre répit, l'esprit à nouveau enferré.

Et puis j'en ai eu assez d'espérer à la joie, je suis rentré chez moi.

De nouveau sur la route, il me vint tout à coup cette idée, merveilleuse et apaisante,
qu'au fond, en y réfléchissant à deux fois, tous les protagonistes de cette petite tranche de vie,
et moi avec, avaient en commun au moins une chose :
toutes et tous espéraient un peu d'attention, de respect de leur personne, de leur individualité,
mais ce n'était juste pas le bon jour !
Aujourd'hui, toutes les voix étaient en creux et raisonnaient dans le vide.

Le vide de l'espace qui me reprit vite, une fois arrivé chez moi,
dans ce beau village des Alpes de Haute Provence
Vergons, station spatiale !!!




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